13 décembre 2006
Coup d'Etat de velours au Canada : le nouveau leader se veut rassurant
OTTAWA, 12 décembre 2006 – À Ottawa, rien ne rappelle l’événement le plus marquant de la scène politique nord-américaine de ces dix dernières années. Les rues enneigées sont presque désertes, les patineurs rivalisent de grâce et de talent sur le canal Rideau gelé, et la population se prépare activement à fêter Noël dans la pure tradition anglo-saxonne.
Pourtant, avant-hier au soir, trois jeeps de l’armée canadienne remontent Wellington Street à 140 kilomètres à l’heure avant de freiner en dérapant devant les vénérables bâtiments de Parliament Hill, qui regroupent les deux Chambres canadiennes en même temps que le siège du gouvernement fédéral. Contre toute attente, une bande d’hommes armés et cagoulés sortent des véhicules et, après avoir forcé les barrages de sécurité et abattu plusieurs gardes montés, font irruption dans le bâtiment central en passant par la boutique souvenir de la Tour de la Paix.

En une heure, les terroristes ont neutralisé tous les vigiles et pris en otage l’ensemble du Cabinet fédéral, alors en séance plénière. Une équipe de la chaîne de télévision nationale CBC est admise dans l’enceinte des bâtiments gouvernementaux, et bientôt l’homme qui est à l’origine de ce coup de force se fait connaître du grand public.
Ce n’est pas la première fois que le gouvernement du Premier Ministre Stephen Harper, un conservateur originaire de la ville de Calgary, dans l’Alberta, fait la cible de ce genre de violence. En avril 2006, un régiment de mercenaires américains et chypriotes menés par Gonzague « Buddy » Virago, un parrain de la mafia new-yorkaise, tentent d’enlever le chef du gouvernement sur son lieu de travail, mais, persuadés que la capitale du Canada était Toronto et non Ottawa, ils sont appréhendés par la police montée ontarienne avant de prendre conscience de leur erreur.

Cette fois-ci, cependant, le coup d’État est le fait d’un citoyen canadien, appuyé par l’essentiel des forces armées fédérales, ainsi que par une fraction importante de l’administration centrale, provinciale et territoriale du pays.
Il s’agit de Buster Murray, un général de l’Armée de terre connu pour ses opinions centristes, et qui avait à de nombreuses reprises exprimé son opposition à Stephen Harper, le Premier Ministre canadien, en poste depuis le 23 janvier 2006.
« Ceci est un coup d’État militaire. » a-t-il déclaré lors de son allocution, brève et bilingue, à la télévision. « À partir de maintenant, les cabinets et les parlements fédéral et provinciaux sont dissous pour toujours, et les élections aux divers niveaux de notre système politique sont annulées. Je serai votre chef suprême jusqu'à nouvel ordre. Bonne soirée »
Le coup d’État a fait l’objet d’une condamnation immédiate du Conseil de sécurité des Nations Unies, et un projet de résolution exigeant la démission de M. Murray est à l’étude au sein de l’Assemblée générale. Le Président de la République française a interrompu tout contact diplomatique avec le nouveau gouvernement canadien, et déclaré le dictateur et ses aficionados personae non gratae sur le territoire national. Quant au Président américain George W. Bush, il s’est déclaré « vivement préoccupé » par la situation politique de son voisin du nord, exprimant de « profondes inquiétudes » vis-à-vis de la « santé de la démocratie canadienne. »
Une condamnation purement formelle qui masque le désarroi profond de la communauté internationale face à ce coup d’État dans un pays occidental, membre de l’OTAN et surtout qui a toujours constitué un modèle de démocratie en même temps que l’un des « élèves modèles » de l’Organisation des Nations Unies.
Pourtant, la prise du pouvoir par Buster Murray ne semble guère soulever l’hostilité, ni même l’indignation, de la population canadienne.
« J’avais pas voté pour Stephen Harper de toute façon. » grommelle John Berswitch, sylviculteur interrogé par notre reporter dans un bar de la périphérie ottawaise. « Alors que ce soit lui ou un autre, moi, qu’est-ce que ça peut me fiche. »
« D’toute manière, renchérit-il après deux ou trois verres, on est gouverné par l’économie. La politique, c’est rien qu’des mots, ça compte pas. »
Une opinion qui, paradoxalement, semble être partagée par le nouveau chef du gouvernement canadien. « Ne comptez pas sur moi pour entreprendre de profondes réformes. » a-t-il déclaré hier sur Radio-Canada. « Les Nord-Américains ont depuis longtemps appris à se passer de l’intervention de l’État, et je ne vois pas en quoi mon arrivée au pouvoir y changerait quoi que ce soit. »
Il est vrai que la rhétorique du nouvel homme fort du régime est surprenante, et a de quoi tiédir les ardeurs des démocrates canadiens les plus confiants dans leur cause. « Je n’ai pas pris le pouvoir pour m’emparer de votre argent, de vos femmes ou de votre propriété. » a-t-il affirmé dans une série d’interviews données à la presse, à la radio et à la télévision. « Je ne compte ni vous laver le cerveau, ni vous torturer, ni même vous empêcher de quitter le territoire. Je ne poursuis aucun programme et je ne fais pas de politique. Tout ce qui m'intéresse, c’est le pouvoir. »
Bref, un ton rassurant qui contraste avec le lyrisme inquiétant d’un Fidel Castro ou d’un Mohammad Ahmadinejad. M. Murray lui-même revendique cette différence, et s’est prêté à un jeu de questions-réponses téléphoniques avec ses auditeurs de Radio-Canada afin de mieux expliquer ses spécificités.
« Je veux être un dictateur consensuel, un dictateur bénin. » a-t-il ainsi rétorqué à un adolescent de Laval (Québec) qui le soupçonnait de communisme. « Pas question pour moi de vous intégrer à un quelconque grand dessein. Au contraire, je souhaite exercer une influence aussi minime que possible sur vos vies de tous les jours. Je ne suis pas un psychotique comme Pol Pot ou Béla Kun. »
Interrogé par un chef d’entreprise torontois sur les politiques qu’il comptait mettre en place, il répond tout simplement : « Aucune. » « Comme tous les dictateurs, mon objectif est de rester au pouvoir aussi longtemps que possible. » reprend-t-il après quelques secondes de silence. « Mais pour ce faire, je ne vois pas l’intérêt de massacrer des centaines de personnes. Ce genre de truc, c’est peut-être bon pour des pays comme la Russie ou la Chine, mais en ce qui me concerne, je préfère recueillir l’assentiment de mon peuple pour assurer ma longévité. Et je ne vois pas de meilleure méthode, pour ce faire, que de le laisser tranquillement vaquer à ses occupations. »
« Je souhaite incarner un nouveau style de dictateur. » a-t-il conclu. « Il est temps que les autocrates tournent la page du totalitarisme et apprennent la modération, sans quoi le despotisme n’en a plus pour longtemps. »
D’après un sondage commandé par le Toronto Star, la cote de popularité du général Murray est passé de 10 à 95% à la suite de ces communications, et la spéculation contre le dollar canadien qui a fait suite au coup de force s’est interrompu, les marchés retrouvant une situation normale.
Ironiquement, le coup d’État a eu lieu le jour même de la mort de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, qui gouverna l’Argentine de 1973 à 1990 et constitue l’archétype du despote sanguinaire, archétype que répudie M. Murray.
« Le Canada est un vieux pays libéral. » explique Clifford Orwin, professeur de science politique à l’Université de Toronto, dans un long article publié sur le webzine de l’ONG américaine Human Rights Watch. « Les Canadiens ont appris que la démocratie, c’est plus que se rendre dans un bureau de vote pour déposer un bulletin dans une urne. La démocratie, c’est plus une atmosphère, un cadre de vie, voire un mode de pensée : la possibilité d’investir, de travailler, de voyager, de s'exprimer avec un minimum de contraintes. »
« Il faut donc isoler la définition traditionnelle du système démocratique en termes de processus (process), de la définition de la démocratie en termes de résultat (outcome). Dans certains pays où la société connaît de grosses fractures, comme la France ou l'Irak, le vote est un instrument de lutte ethnique et de lutte des classes, et c’est pourquoi les élections ont une place centrale dans la vie politique de ces pays. Au Canada, le consensus au sein de la population sur ce qui constitue la « bonne vie » était tel que le vote n’était plus qu’une formalité. Les différences entre les deux grands partis, le Parti libéral et le Parti conservateur, étaient d’ailleurs minimes. Au final, M. Murray n’a fait que débarrasser notre régime politique des simples formes de la démocratie, pour mieux nous en révéler le fondement. »

Une thèse qui semble partagée plus ou moins consciemment par l’ensemble de la population canadienne. « Les mecs de l’ONU peuvent râler tant qu’ils veulent. » raille Jeff Preskins, un quidam interrogé par notre reporter au sortir d’un drive-in. « Mais regarde un peu les gens autour de toi. Ils ont un taux de chômage ridiculement bas, ils conduisent des grosses voitures, ils bouffent des hamburgers, et ce soir ils vont se louer un DVD pas cher au Vidéostore. Honnêtement, qu’ont-ils besoin de plus ? »
Par notre envoyé spécial à Ottawa, Jean Saintot.
11 décembre 2006
La réouverture du pont Calais-Douvres repoussée sine die
CALAIS, 29 août 2005 — José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a annoncé hier l’échec des négociations visant à régler le contentieux opposant la France et le Royaume-Uni au sujet du nouveau pont Calais-ouvres.
Le président de la Commission européenne avait été mandaté par les autorités des deux États-membres pour trouver une solution « juste et équitable » au litige en question. Mais l’obstination du Premier Ministre britannique Tony Blair a provoqué l’échec de cette tentative de conciliation, qui intervient trois semaines après l’inauguration par Jacques Chirac de la fameuse « autoroute de la Manche ».
« Qui a dit que les Européens n’étaient pas capables de construire leur avenir ensemble ? » avait déclaré à cette occasion le président de la République française, devant un parterre de trois mille personnes. « Avec l’achèvement de ce pont, ce n’est pas seulement deux pays qui se trouvent reliées, mais aussi deux nations, qui, après des siècles de guerres et d’incompréhension, ont compris qu’elles devaient s’unir pour devenir plus prospères et plus fortes. »

Des propos qui, après trois semaines de tensions diplomatiques et d’éditoriaux haineux dans la presse populaire des deux pays, font les gorges chaudes de la communauté internationale. Une attitude qui serait de meilleur goût si l’ouverture du pont Calais-Douvres à la circulation n’avait pas causé la mort de plusieurs centaines d’automobilistes européens.
Rappelons les faits. En février dernier, à la suite d’un entretien informel entre MM. Chirac et Blair, le Ministre des transports français Dominique Perben rencontre son homologue britannique, Alastair Darling, et lui suggère la construction d’un pont reliant Calais à Douvres.
« Au début, le projet m’a semblé complètement dingue, relate cette dernière dans une interview au Guardian. Mais quand on y réfléchit, il n’y a que dix-neuf miles entre les deux villes, et la Manche n’est pas une mer très profonde. J’ai donc fortement appuyé ce projet à Westminster, avant de travailler de concert avec M. Perben pour obtenir des financements de l’Union européenne. »
Un an et demi plus tard, l’entreprise de travaux publics Felzinger pose la dernière pierre au superbe viaduc Calais-Douvres. Mais il est une chose que ni Mme Darling, ni M. Perben n’avaient prévue : l’absence d’harmonisation communautaire en matière de voie de circulation.
« C’était pourtant facile à prévoir, persifle Jean-Marie Le Pen, opposant de toujours à la construction européenne. Les Anglais roulent à gauche, les Français roulent à droite. Alors rien d’étonnant à ce qu’une fois arrivés à mi-parcours, ils se soient rentrés dedans. »
Un tamponnage automobile qui, selon les dernières estimations publiées par la Commission d’enquête franco-britannique mise en place le lendemain du drame, ne fit pas moins de sept cents cinquante-huit victimes, dont cent trente-neuf camionneurs, trente-sept cyclistes et un car entier de touristes gallois.
Face à cette catastrophe routière, les réactions ne se font pas attendre. « Les Français assassins ! » titre le quotidien conservateur The Sun, traditionnellement eurosceptique et francophobe. « Les Anglais sont des cons » annonce plus sobrement La Voix du Nord, qui a imprimé en « Une » les noms des quelque quatre cents victimes françaises de la tragédie.
« Les Rosbifs, c’est tous des pourris. » enrage Michel Cros, ouvrier sidérurgiste au chômage et beau-frère d’une des victimes de l’accident. « Y sont pas fichus de rouler du bon côté, alors forcément, quand ils viennent chez nous, y’a de la casse. »
« Les Français ont toujours été nos ennemis. » riposte Jimmy Merrisson, pilier de bar à Woolwich, une cité-dortoir du Kent. « Z’ont toujours voulu nous envahir et nous imposer leurs modes de vie. Mais je refuse de conduire à droite juste parce que ça les arrange. On n’a pas gagné la bataille de Waterloo pour en arriver là. »
Une atmosphère de xénophobie que n’a pas manqué d’attiser un Tony Blair furieux, qui accuse Paris de « négligence criminelle » et a plusieurs fois menacé la France de représailles diplomatiques et financières.

Un discours qui fait sourire Dave Scruton, analyste politique pour l’hebdomadaire britannique The Observer. « Chirac espérait que la construction de ce pont ferait oublier l’humiliation qu’il a subie après l’échec du projet de constitution européenne. » juge-t-il dans son dernier éditorial. « Mais c’était compter sans la logique populiste de Tony Blair. Le Premier Ministre est si malmené depuis l’enlisement de la coalition anglo-américaine en Irak, qu’il a décidé de jouer la carte du nationalisme à outrance pour se rallier une partie de l’opinion. Mais dans une affaire aussi compliquée que celle du ‘double-contresens’, l’intransigeance envers le voisin français n’a pu que détériorer ses relations avec Paris. Au final, ce sont nos deux pays qui se trouvent ridiculisés sur la scène internationale. »
« Le prestige de la France et de la Grande-Bretagne ont en pris un coup. » appuie l’intellectuel Olivier Duhamel, de notre côté de la Manche. « Mais après les morts et les larmes, mieux vaut réfléchir à la façon de résoudre ce problème de circulation que s’appesantir sur un incident somme toute mineur au regard de la longue Histoire de conflit qui nous a opposé à l’Angleterre. »
« Nous avons déjà étudié plusieurs propositions. » annonce José Manuel Barroso, président de la Commission européenne. « Le plus simple serait d’imposer la conduite à droite à tous les véhicules circulant sur le pont, mais le Royaume-Uni n’acceptera jamais une telle concession, du moins pas tant que M. Blair restera Premier Ministre. La même chose est vraie pour la proposition inverse. »
« Par contre, nous pourrions doubler les voies, de façon à ce qu’Anglais et Français empruntent des voies séparées, poursuit-il. Mais cela demanderait une contribution financière supplémentaire de la part des États-membres, contribution qu’ils risquent de ne pas accepter. On pourrait donc miser sur le compromis, et obliger les usagers du pont à changer de voie à mi-parcours, c'est-à-dire à la frontière maritime entre.la France et la Grande-Bretagne. »
Une solution que rejette déjà Alastair Darling. « Ce serait un bordel monstre. » aurait-elle déclaré à l’un de ses proches collaborateurs. « La circulation serait considérablement ralentie, et les gains économiques liés à la construction de ce pont s’en trouveraient réduits. »
Un défaut que partagerait la troisième solution envisagée par la Commission européenne, à savoir l’établissement d’un « système de roulement » : les Français auraient le droit d’utiliser le pont de 8 heures à 10 heures, puis ce serait au tour des Anglais jusqu’à midi, et ainsi de suite jusqu’à la fermeture du pont la nuit.

Face à une telle intransigeance, les commissaires européens ont du mal à cacher leur désarroi : « Dans le contexte actuel, je vois mal comment notre arbitrage pourrait mener à une solution constructive. » marmonne l’un d’entre eux, sous couvert d’anonymat. « La réouverture du pont Calais-Douvres n’est pas pour demain. »
Pourtant, M. Barroso reste optimiste. « J’ai personnellement pris contact avec les gouvernements français et britannique au sujet d’une solution simple, qui respecte les us et coutumes de chaque peuple et, pour ainsi dire, coupe la poire en deux. Les automobilistes des deux pays rouleraient au milieu de la voie. »
Par notre envoyé spécial à Calais, Jean Saintot.
09 décembre 2006
L'Irak en quête d'un homme fort
BAGDAD, 17 novembre 2006 — M. Nouri Al-Maliki a annoncé lundi sa démission de son poste de Premier ministre de la République d’Irak. Cette décision, a-t-il précisé, « doit ouvrir la voie à un homme plus compétent que moi au poste de chef du gouvernement de ce pays. »
Interrogé au sortir du dernier Conseil des Ministres par des journalistes de la chaîne qatarie Al-Jezeera, M. Al-Maliki a déclaré brièvement qu’il en avait « raz-la-casquette » d’essayer de rétablir l’ordre dans un pays plongé dans une terrible guerre civile depuis la chute de Saddam Hussein et le début de l’occupation américaine.
« Ce dont l’Irak a besoin, c’est d’un nouvel homme fort, de quelqu’un qui sache tenir le peuple en laisse, a-t-il expliqué devant les caméras qataries. Pacifier le pays dans un cadre constitutionnel démocratique est à la fois irréalisable et contraire à toute la culture politique du Moyen-Orient. »

Un constat que partage Vicky Friedman, analyste politique pour le Washington Post. « Au départ, je soutenais à fond le Président Bush contre le régime de Saddam Hussein, confie-t-il à notre reporter. Mais avec la multiplication des attaques terroristes contre les troupes américaines et les nouvelles autorités irakiennes, je me suis rendu à l’évidence : exporter la démocratie dans un pays comme l’Irak relève de la quadrature du cercle. »
Interrogés sur la question, la plupart des Marines américains encore stationnés à Bagdad approuvent les thèses de Mrs Friedman. « C’est un pays barbare, explose William T. Henkley, un jeune homme originaire de l’Arkansas qui s’est engagé dans l’armée à la suite des attentats du 11 septembre. Ces gens-là ne méritent pas de vivre dans un pays normal. »
« On a fait une grosse connerie en envahissant l’Irak, approuve Clive C. Thomson, l’un de ses compagnons de régiment. Non seulement y’avait pas d’armes de destruction massive, mais en plus la situation a empiré depuis que Saddam a perdu le pouvoir. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que je voterai pas républicain aux prochaines présidentielles. »
S’il a émis des regrets à la suite de la démission de M. Al-Maliki, M. Bush a néanmoins fait savoir qu’il « comprenait » la décision d’un « homme épuisé, au bout de ses forces. » Et qu’il espérait qu’un « homme providentiel » saurait prendre le relais du Premier Ministre.
De fait, le Président de la République irakien Jalal Talabani a fait voter avant-hier une loi d’urgence au Parlement, portant création d’un Comité pour la Transition vers la Dictature en Irak (CTDI), présidé par son premier vice-président, Tareq Al-Hachemi, un sunnite qui est aussi à la tête du Parti Islamique Irakien et a régulièrement souligné le besoin d’un « leadership fort » à Bagdad.
« Notre pays est traversé de profondes divisions, a-t-il déclaré dans le discours d’ouverture de la première séance du CTDI. Entre sunnites et chiites, entre Kurdes et Arabes, entre baasistes et partisans d’une alliance avec l’Iran : autant de sources de conflits et de disputes qui rendent nécessaire la mise au pas de la population par un despote impartial. »
« L’Irak est au bord du chaos, et il nous faut le dictateur le plus compétent disponible sur le marché, a-t-il poursuivi. C’est pourquoi nous avons décidé de mettre en œuvre une procédure originale et qui, je l’espère, évitera à notre pays les désagréments liés aux coups d’État, révolutions et autres bains de sang traditionnellement liés à l’arrivée au pouvoir des autocrates. »

M. Al-Hachemi a ensuite débattu avec les membres du Comité des différentes mesures de sélection du futur chef légitime et tout-puissant de la nouvelle République irakienne. « Les mesures concernent aussi bien les origines sociales et ethniques du candidat au pouvoir absolu, que son expérience en matière de gouvernement et son habilité à prendre des mesures décisives. » explique Mohammed Abbas Al-Oraibi, ancien ministre sans portefeuille du gouvernement Al-Maliki et membre du CTDI. « Ce que nous voulons, c’est un homme capable de réunir la nation arabe, à l’image de Gamal Abdel Nasser ou Mouammar Khadafi. Un homme dur, exigeant, mais pas un psychopathe. »
Un appel d’offres a déjà été mis en ligne sur le Net et publié dans diverses revues de science politique à diffusion internationale. Un spot télévisé est en cours de tournage dans les studios du Ministère de l’Information, qui sera ensuite diffusé à l’ensemble des chaînes du Proche et du Moyen-Orient, ainsi que sur CNN et France 2, avec des sous-titres.
« Si nous voulons trouver l’homme qu’il nous faut, martèle M. Al-Oraibi, il nous faut disposer du plus large éventail de candidats possible, ce qui rend nécessaire l’emploi des techniques de communication les plus avancées. »
« Je suis plutôt optimiste. » confie l’un de ses collègues, l’ancien ministre de l’Électricité Khoder Al-Khouzai, au sortir de la dernière réunion du CTDI, ce matin à 11 heures. « Une douzaine de personnalités du monde de la politique, de l’entreprise et de la finance ont déjà déposé leurs dossiers de candidature auprès du Comité. Si nous recevons, disons, une trentaine d’autres CV d’ici la fin de la semaine, nous serons bientôt en mesure d’embaucher un dictateur en CPE. »
« Mais attention, ajoute-t-il aussitôt, il ne s’agit pas de faire un choix prématuré. Le Comité doit se montrer extrêmement prudent lors du casting dont nous avons déjà prévu les modalités de déroulement. »
Entretiens d’embauche collectifs et individuels, tests psychologiques, examen médical, quizz sur la culture arabe, musculation et enfin combat à mort tout nus dans le désert, les candidats devront passer une série d’épreuves difficiles pour accéder au poste suprême.
Cette perspective ne décourage pas André Jantaille, PDG d’une entreprise de télécommunications d’Aubagne (Bouches-du-Rhône), et qui fut l’un des premiers à déposer son dossier de candidature auprès du CTDI. « Diriger une entreprise n’est pas un métier facile, et j’imagine que gouverner un pays comme l’Irak n’est pas une sinécure, admet-il lors d’une interview au magazine Challenges. Mais je suis prêt à relever le défi ; si j’échoue, et bien, c’est que je ne me serais pas montré à la hauteur. »
Seul candidat français en lice, M. Jantaille devra faire face à une concurrence féroce. Un grand nombre d’anciens dignitaires de l’ancien bloc soviétique ont annoncé leur candidature pour les jours à venir, de même que des mafiosos siciliens, des transfuges de diverses armées moyen-orientales, d’anciennes personnalités militaires sud-américaines et un grand nombre de businessmen occidentaux.
Mais le principal adversaire de M. Jantaille est sans conteste M. Saddam Hussein, qui bien qu’officiellement privé de ses droits civiques et condamné à mort par le Haut Tribunal Irakien (HTI), fut le premier à envoyer son CV au CTDI.
« Juridiquement, il n’est pas certain que l’ancien raïs soit habilité à candidater à sa propre succession, précise Jaafar Al-Moussaoui, procureur général du HTI. Cela dit, les critères du Comité ne sont pas les mêmes que ceux du Tribunal. Qui plus est, c’est le seul dictateur que nous ayons actuellement sous la main. »
« La candidature de Saddam est intéressante, juge M. Al-Hachemi. Il dispose d’une longue expérience dans le métier, et, s’il n’a pas toujours su faire preuve d’un grand flair politique, il faut bien admettre qu’avec lui, on sait à quoi s’attendre. »

« Quoiqu’il en soit, je veillerai à ce que le Comité ne fasse pas preuve de favoritisme à son égard. » assure-t-il à notre reporter.
« Il est vrai que la réaction américaine à un éventuel retour de Saddam ne manquerait pas d’être rapide et décisive. » ironise Jeffrey Perkins, chroniqueur au Weekly Standard, un célèbre hebdomadaire conservateur américain.
Quoiqu’il en soit, la décision de faire appel à un dictateur est une nouveauté qui n’a pas manqué de faire des vagues à l’ONU. Mais sous l’indignation de façade, se cache un vrai consensus sur la nécessité de rétablir un pouvoir fort à Bagdad.
« Mon gouvernement préfère un Irak stable à un Irak plongé dans le chaos, affirme Osman Korutürk, ambassadeur de Turquie à Paris. Nous avons une frontière avec l’Irak, et nous ne voulons pas qu’un éventuel « débordement » régional des violences qui s’y déroulent apporte de l’eau au moulin de ceux qui s’opposent à l’entrée de notre pays dans l’Union européenne. »
Le représentant iranien ne cache pas non plus sa satisfaction. « Le CTDI offre à la République irakienne une opportunité inouïe de se rapprocher du régime de Téhéran, explique Olivier ben Soussah, chercheur à l’Institut du monde arabe à Paris. Sur les douze personnalités qui ont déjà postulé au métier de raïs, cinq sont originaires de la République islamique ou ont des affinités avec l’Islam radical. »
Outre ces considérations purement politiques, nombre d’États se réjouissent plus ou moins secrètement de l’échec de la démocratie en Irak. « L’Occident a la fâcheuse habitude de chercher à imposer ses valeurs et sa vision du monde au reste de la planète, juge Chan Bei-Kwong, professeur de géopolitique à l’Université de Shanghai et spécialiste chinois des relations internationales. Or, l’échec de la démocratie en Irak prouve bien qu’il est impossible de greffer sur un État tiers des systèmes politiques qui lui sont fondamentalement étrangers. La direction irakienne a vite pris conscience de cette évidence, et a su trouver un moyen original de revenir à ce qui, dans le monde arabe, constitue la normalité constitutionnelle. »
Un message plein de bon sens, qui, on l’espère, saura se faire entendre des pays occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.
De notre envoyé spécial en Irak, Jean Saintot.
Le Premier Ministre luxembourgeois déclare : "Nous ne pouvons pas accueillir toute la richesse du monde"
LUXEMBOURG, 31 OCTOBRE 2006 — Dans une intervention remarquée à la télévision publique luxembourgeoise jeudi dernier, le Premier Ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker a déclaré : « Nous ne pouvons pas accueillir toute la richesse du monde. »

Cette phrase, abondamment commentée dans les milieux diplomatiques ouest-européens, résume bien l’opinion générale de la population du Grand-Duché face à la question de l’immigration en provenance des pays développés. Le Luxembourg, petit pays de 450 000 habitants, doit en effet faire face à une vague d’immigration massive de bourgeois français, qui, lassés de vivre dans un État jugé fiscalement oppressif, sont de plus en plus nombreux à faire le choix de l’exil vers les paradis fiscaux.
Cet état de chose a longtemps profité au Luxembourg, lui apportant capitaux et main d’œuvre pour soutenir son développement économique. Mais depuis le début des années 1980, la dynamique s’est emballée. Chaque jour, des centaines de milliers de bourgeois tentent de franchir les frontières du Duché, où ils s’installent dans des squats surpeuplés, enchaînant les petits emplois au noir pour survivre.
« La vie est difficile ici, explique Marie-Stéphane de Crétembert, une sans-papier française travaillant comme balayeuse dans un casino. Mais je préfère cela à la vie que je menais à Neuilly, où je devais reverser 50% de mon revenu à l’État pour payer les allocations des pauvres. »
Charles-Albert Jullouville, qui travaille sur les chantiers pour faire vivre sa femme et ses six enfants, souscrit à cette analyse. « Je comprends la grogne des Luxembourgeois. Mais ceux qui luttent contre l’immigration se trompent de combat : il vaudrait mieux faire pression sur la France, pour qu’elle adopte une politique fiscale plus favorable aux possédants. »
« Grogne », c’est là un terme bien euphémique pour qualifier la rage d’une partie croissante de la population luxembourgeoise.
« Les Français refusent de s’intégrer, estime Myriam L., une femme de ménage de Dudelange. Ils viennent ici pour profiter de notre modèle social. La culture nationale luxembourgeoise, ils s’en foutent. » Son mari, ouvrier métallurgiste à la retraite, ajoute : « Ils viennent nous retirer le pain de la bouche, voilà tout. Mon fils Gaston est au chômage, mais eux trouvent du boulot, car ils sont prêts à travailler pour n’importe quel salaire. Alors les patrons se gênent pas pour les embaucher au noir, ah ça non. »
Des réactions xénophobes, mais compréhensibles, dans la mesure où les Français refusent d’apprendre le luxembourgeois et s’entassent dans des quartiers réservés à la périphérie des villes, où les Luxembourgeois de souche se sentent étrangers dans leur propre pays.
Pression sur les bas salaires, insécurité, chômage, communautarisme : pour Friedrich Den Linden, président du parti d’extrême-droite luxembourgeois, c’est la conséquence de l’incurie du clan politique au pouvoir depuis vingt-cinq ans. « J’suis pas raciste, déclare-t-il à un journaliste du Berliner Zeitung. Mais mettez-vous dans la peau d’une famille de Luxembourgeois moyens, qui ont le malheur d’avoir une famille de bourgeois français comme voisins de palier. Ils regardent France Télévision, scolarisent leurs enfants dans des écoles catholiques et font un boucan d’enfer le dimanche matin quand ils vont à la messe. Alors si on ajoute à ça le bruit et l’odeur… »
D’après M. Den Linden, les déclarations de Jean-Claude Juncker doivent être comprises comme une tentative, selon lui hypocrite, de s’amender vis-à-vis du « Luxembourg d’en bas ». « Il faut passer d’une politique d’immigration subie, à une politique d’immigration choisie. » affirme le Premier Ministre.
Le gouvernement de M. Juncker a ainsi promis au gouvernement de Dominique de Villepin le retour de plusieurs dizaines de charters de bourgeois fugitifs. « Tant mieux, s’est félicité ce dernier lors d’une rencontre avec l’ambassadeur luxembourgeois. Je vais pouvoir les taxer à mort et mener une politique démagogique de redistribution fiscale, afin d’acheter les voix des fonctionnaires et des pauvres. Nyark nyak nyark. »
Une situation qui épouvante la communauté française du Luxembourg. « Plutôt mourir que payer l’impôt. » martèle Pierre-Henri du Tardenois, ancien riche propriétaire terrien faisant la plonge dans un bordel de Differdange. Pierre-Henri fait partie de ces quelque deux cents immigrés à s’être barricadés dans le gymnase communal d’Ettelbruck, petite commune habituellement calme du Grand-Duché qui grouille à présent de journalistes et de militants d’association de défense des immigrés.
« Ces parasites refusent de partir, se lamente le député local. On leur a proposé d’être relogés à l’Hôtel Carlton en attendant que leurs dossiers soient examinés par la préfecture, mais ils ont refusé, sous prétexte qu’ils n’y servaient pas de homard. »
D’après lui, les associations d’extrême-gauche qui ont convaincu les immigrés de s’approprier les locaux gymnastiques ont pour but de créer et de médiatiser une crise humanitaire, qui obligerait le gouvernement à faire marche arrière dans son combat contre l’immigration clandestine.
« Les familles qui vivent ici sont généralement des familles catholiques très nombreuses, explique Tatiana, une altermondialiste bettembourgeoise venue défendre les Français d’Ettelbruck. Alors forcément, avec tous ces gosses blonds aux yeux bleus qui courent partout et qui crient, la vie est assez difficile dans le gymnase. Mais malgré tout cela, ils préfèrent rester ici plutôt que revenir dans leur pays. Si vous voulez mon avis, le Premier Ministre fait preuve d’aveuglement. »
Pour l’analyste politique luxembourgeois Jean-Luc Deltouve, professeur à l’Institut d’Études Sophistiques de Schifflange, le scandale d’Ettelbruck n’est que la partie émergée de l’iceberg représenté par le problème des « réfugiés fiscaux ».
« Juncker aura beau légiférer, cela n’inversera pas les flux migratoires vers notre pays, glisse-t-il à l’oreille de notre correspondante locale au sortir d’une conférence de presse. Il faut même s’attendre à davantage d’immigration dans les années à venir, avec la victoire quasi-certaine de Laurent Fabius aux élections présidentielles de 2007. L’idée d’une ‘forteresse-Luxembourg’ n’est pas seulement dangereuse, elle est dépassée. »
La fuite des bourgeois français est en effet un problème à l’échelle européenne. La Principauté de Monaco, autre terre d’élection des riches Hexagonaux, croule sous les demandes d’asile politique. L’immigration clandestine y est également très importante : les Français des classes sociales supérieures sont prêts à débourser des sommes énormes pour s’acheter des yachts de collection, avec lesquels ils tentent de fuir vers le Rocher en dépit d’un manque d’expérience évident de la navigation. On se souvient de la mort tragique du PDG de Michelin, mort noyé alors qu’il tentait de gagner les côtes monégasques depuis la Bretagne.
La police maritime italienne arrête chaque nuit plusieurs dizaines de ces yacht-people, prêts à tout pour échapper au gouvernement socialo-communiste en place en France depuis 1981.
« On essaie de filtrer comme on peut, explique José de Livourne, Amiral suprême de la flotte sous-marine secrète de Monaco. Quand personne ne nous regarde, on les coule ; sinon, on les chope à l’arrivée et on les noie. Mais y’en a toujours qui parviennent à s’échapper. »

« Quand donc le gouvernement français prendra-t-il conscience de la tragédie de ces hommes et de ces femmes riches ? se demande Nicolas Sarkozy, obscur leader d’un groupuscule politique néolibéral. Il est temps d’agir pour construire la France d’après. »
Un appel qui s’est heurté au cynisme des intéressés, dans un pays où plus de la moitié de la population est constituée de fonctionnaires inutiles, de fraudeurs à la Carte Vitale, d’intermittents du spectacle, d’ouvriers payés au-dessus du salaire d’équilibre du marché et de chômeurs indemnisés faisant plein de gosses, lesquels ont tous intérêt à maintenir le statu quo social, fondé sur l’exploitation d’une minorité d’actifs par une majorité de feignasses.
De notre envoyé spécial au Luxembourg, Jean Saintot.